Que cherche les USA? prq la guerre sur l'irak puis le liban? C'est quoi exactement le problème entre israél et le monde arabe?
Au miroir de l'Histoire, le Liban dans la tourmente
du XIXème au XXIème siècles
" Quel jouet que les hommes ! écrivait Guizot, ambassadeur de France à Londres à la princesse de Lieven le 11 septembre 1840,
Il y a là, au fond de je ne sais quelle vallée, au sommet de je ne sais quelle montagne du Liban, des maris, des femmes, des enfants, qui s'aiment et qui s'amusent, qui seront massacrés demain parce que Lord Palmerston, en roulant sur le Railway de Londres à Southampton se sera dit : " Il faut que la Syrie s'insurge, j'ai besoin de l'insurrection de la Syrie, si la Syrie ne s'insurge pas, I am a fool."
Si l'on reprend à nouveau la loi des trois niveaux, que peut-on constater ?
Sur le plan interne, il y a au Liban deux regroupements majeurs en matière politique : celui qui s'est constitué autour de la " révolution du cèdre " après l'assassinat de Rafic Hariri, comprenant les partis chrétiens, sunnites et druzes, attachés les uns et les autres à des valeurs démocratiques, et celui constitué par le mouvement chiite représenté par les partis Amal et Hezbollah qui trouvent leur cohérence dans l'observance des valeurs chiites. Le premier a des soutiens occidentaux et arabes, le second principalement iranien et syrien. Tant sur le plan interne que régional et international, il y a une oscillation des influences en faveur soit de la consolidation de l'unité nationale, soit de l'implosion du Liban et de sa cantonalisation. L'attaque militaire israélienne dès le 12 juillet aurait pu accentuer la fragmentation du Liban, mais elle semble jusqu'à présent avoir produit le résultat contraire : un renforcement du soutien des Libanais au Hezbollah et à l'unité libanaise. La guerre aura-t-elle réussi jusqu'à présent à souder davantage les Libanais entre eux que les tentatives de dialogue national ? A l'issue de cette nouvelle tragédie libanaise, il faudra envisager sérieusement la participation réelle au pouvoir de la communauté chiite représentée par ses diverses composantes dont le Hezbollah.
Dans une perspective historique, on peut rappeler ici les étapes constitutives du système pluriel libanais : l'entente druzo-chrétienne a fondé la coexistence au Mont-Liban jusqu'au début du XX è siècle, puis le pacte national de 1943 a scellé l'entente entre chrétiens et musulmans sunnites pour le partage du pouvoir au moment de l'indépendance du pays, en 1943 à la fin du mandat français. Assistera-t-on dans les temps à venir à un nouvel accord qui devrait intégrer à part entière la communauté chiite au destin national libanais ? Son chef politique, avec son charisme et sa modération, renforcé par son action d'hier et d'aujourd'hui, ne cesse de donner des preuves de son attachement à l'entité libanaise. Il a écarté la perspective d'instauration d'un Etat islamique au Liban même s'il reconnaît le soutien financier de l'Iran à son mouvement. De même qu'en 1943, les chrétiens avaient accepté de ne plus recourir à la protection française tandis que les musulmans sunnites renonçaient à rejoindre dans un projet unitaire les nationalistes arabes, on pourrait envisager aujourd'hui que les deux regroupements politiques majeurs au Liban atténuent leur recours aux soutiens extérieurs et s'entendent pour une nouvelle alliance nationale. Cela pose la question d'un nouveau pacte national et du désarmement politique de la milice du Hezbollah. Selon les déclarations de l'un de ses députés au parlement, Hassan Fadallah, les conditions d'acceptation de ce désarmement seraient la libération des fermes de Chebaa, la libération des prisonniers détenus par Israël et la fin des agressions israéliennes. ( voir l'Orient-Le Jour du 29 juillet 2006, " Le Hezbollah prêt à étudier toute proposition mais après la fin des agressions ").Ce serait une sortie optimale de crise pour le Liban, les autres scénarios de règlement étant irréalistes si l'on est attaché aux valeurs plurielles et à l'équilibre des forces. En contre partie d'un règlement équitable pour le Liban, Israël aura assis une meilleure sécurité sur sa frontière nord que si ce pays persiste à vouloir écraser le Hezbollah et massacrer les chiites, créant ainsi pour des générations des résistants soudés par l'extrémisme du malheur.
Sur le plan régional, l'absence de règlement de la question palestinienne permet à l'Iran chiite, après les échecs successifs des gouvernements arabes, de devenir le champion de cette cause juste, défiant ainsi tout à la fois les Arabes et les sunnites. Si le XX è siècle a été celui du nationalisme arabe sunnite et de son échec patent, le XXI è siècle s'annonce actuellement comme celui du chiisme et des Persans. Il faut noter ici que l'Empire ottoman sunnite, puis la Renaissance arabe ou Nahda et les mouvements nationalistes arabes étaient tournés vers la modernité occidentale et les systèmes politiques occidentaux. La branche chiite de l'islam a sa cohérence propre : à la persécution subie durant des siècles, les chiites ont opposé de tout temps une résistance que renforçait leur capacité à vivre et à intégrer le martyr dans leur conception du monde. Ceux-ci défendent leur propre vision du politique et de l'organisation sociale et s'y attachent avec un autre rapport au temps. L'Iran s'est saisie du flambeau de la cause palestinienne et se dresse aussi bien face aux sunnites, avec lesquels ils pourraient un jour s'entre déchirer, que face aux occidentaux, en menaçant ces dernier de vagues d'attentats meurtriers ! Il est à noter ici que le renforcement du chiisme iranien s'est doublé de la capacité de l'Iran de produire du nucléaire militaire. Ceci a fait monter la tension d'un cran supplémentaire auprès des Israéliens et des Américains, et qui se traduit depuis deux ans par des menaces et des pressions sur l'Iran, sommé de renoncer au nucléaire militaire. Ni le chantage américain et israélien à la guerre, ni les tentatives diplomatiques européennes n'ont jusqu'à présent infléchi l'Iran. Les acteurs se testent en faisant monter la pression régionale et c'est au Liban que se joue une partie de bras de fer depuis la résolution 1559 et l'assassinat de Rafic Hariri. D'une part, l'Amérique et la France ont soutenu les partisans du président assassiné et de la révolution du cèdre et pensé pouvoir utiliser le levier libanais pour entamer la détermination iranienne à travers le désarmement de la milice du Hezbollah. D'autre part, l'Iran et la Syrie ont renforcé leur soutien à ce parti et à sa milice. Une partie serrée d'influence s'est donc amorcée dès le début de l'enquête de l'ONU sur les auteurs de l'assassinat du milliardaire et homme politique libanais.
La Syrie, gouvernée depuis près de quarante ans par les Alaouites, une secte issue du chiisme, est suspectée d'abriter le terrorisme après avoir été courtisée par les Occidentaux, d'être un " Etat voyou " selon la terminologie américaine et se trouve pour le moins écartée du jeu occidental. Poussée à quitter le Liban après y avoir été installée avec l'aval des grandes puissances entre 1976 et 2004, elle trouve dans le giron iranien des appuis qui doublent ceux de l'Arabie saoudite. La possibilité de concrétisation d'un nucléaire militaire iranien alarme sur le plan régional les Israéliens qui sont jusqu'à présent les seuls à détenir le feu nucléaire., mais aussi les Américains qui ne veulent pas de contestataires de leur puissance régionale, mise à mal par les attentats du 11 septembre et par leur enlisement dans la guerre irakienne !
Sur le plan international : Après l'accession au pouvoir du président Bush, la nouvelle équipe marque , dans un premier temps, son désintérêt pour le Moyen-Orient, prenant ses distances avec la politique volontariste du président Clinton jusqu'à la dernière minute. Mais depuis le 11 septembre 2001, le Moyen-Orient est redevenu un enjeu central, comme s'il fallait ce terrible événement pour légitimer la mise en place d'une politique moyen-orientale occulte. La guerre contre le terrorisme d'abord en Afghanistan s'est doublée d'une invasion de l'Irak avec des prétextes et des mensonges qui ont été élucidés très rapidement. Le désaccord avec l'Europe et le reste du monde n'a eu aucun effet sur la politique américaine qui agit désormais d'une manière unilatérale. En raison de cet unilatéralisme, des liens particuliers et étroits avec l'État d'Israël qu'un lobby juif puissant veille à maintenir et à consolider, et de l'échec depuis 2003 de la guerre en Irak, les Américains ont probablement laissé passer l'occasion de pacifier le Moyen-Orient et de préserver ainsi dans le moyen terme et peut-être le long terme leurs intérêts géopolitiques, économiques et géostratégiques. L'échec du projet du Grand Moyen-Orient avec l'instauration de démocraties de type occidental semblent bien montrer le côté irréaliste de la politique américaine. Les néo-conservateurs ont voulu plaquer de l'extérieur des modèles politiques occidentaux sur des structures politiques et religieuses totalement différentes, celles de l'islam sunnite et chiite. L'introduction dans le jeu régional de l'Iran chiite face à la Turquie sunnite caractérise les dernières années du XX è et ce début de siècle. Les raisons à peine cachées de cette politique américaine, c'est la tentative de contrôler les sources pétrolières, de l'Asie centrale au golfe arabo-persique, et d'écarter toute prétention régionale de l'Iran, après l'échec du monde arabe à jouer un rôle régional de premier plan, avec la Turquie et Israël comme alliés traditionnels de l'Amérique. Ainsi que l'Angleterre et la France dans un passé récent et leur politique à courte vue, l'Amérique veut préserver ses intérêts à court et moyen terme. Elle colmate les situations et refuse de traiter les problèmes quant au fond, provoquant ainsi la montée des extrémismes et des fondamentalismes.
La question du nucléaire militaire iranien est venu accentuer les peurs d'Israël pour sa sécurité après les surenchères du président iranien Ahmadinejad et les craintes américaines d'un déséquilibre régional mettant en danger les intérêts géostratégiques occidentaux et le cordon pétrolier qu'ils veulent sécuriser pour garder la haute main sur les approvisionnements pétroliers de l'Europe, du Japon et de la Chine. Jusqu'à une date récente, la Russie de Poutine a gardé un profil relativement bas et n'a pas trop contesté la politique américaine, mais aujourd'hui elle semble revenir sur la scène internationale, renforcée par sa capacité gazière et pétrolière et les bénéfices qu'elle en tire pour son développement . Dans le jeu régional, l'Amérique s'appuie sur Israël, les pays arabes conservateurs sauf la Syrie et favorise un axe Le Caire/Ryad/ Amman en tentant d'attirer dans ce camp Beyrouth après la résolution 1559 de l'ONU et l'assassinat de Rafic Hariri, ce qui jusqu'à présent a divisé le pays entre les partisans de la révolution du Cèdre et ceux du Hezbollah. Les Américains ont donc décidé de combattre l'axe Téhéran/Damas/ Sud Liban qu'ils estiment dangereux pour la sécurité d'Israël ainsi que pour leurs intérêts essentiels, notamment en Irak où l'Iran joue la déstabilisation américaine et l'échec de sa politique en activant ses réseaux chiites pro-iraniens. Depuis novembre 2004, date de la résolution 1559 et ses conséquences au Liban, avec les enquêtes sur les origines de l'assassinat de Rafic Hariri et le départ des forces militaires syriennes (sans pour autant que la Syrie perde au Liban ses réseaux d'influence ), les tentatives de désarmer la milice du Hezbollah n'ont pas abouti, tout comme ont échoué les négociations de l'Union européenne avec l'Iran pour régler la question du nucléaire iranien. Aux pressions pour porter cette question aux Nations-Unies semble avoir répondu l'activation des mouvements de résistance palestinien et libanais, et il n'a fallu que les premiers prétextes pour qu'Israël bombarde Gaza et le Liban mettant en application un plan probablement préparé à l'avance en accord avec le gouvernement américain, après celui d'attaques aériennes contre des sites iraniens élaboré en 2005 et semble-t-il abandonné pour l'instant. A l'unilatéralisme américain s'ajoute semble-t-il une mauvaise connaissance des dossiers et le traitement des problèmes davantage par la force que par la diplomatie. Le monde occidental risque de se heurter à une résistance de guérilla chiite bien plus structurée et cohérente que l'action militaire des pays arabes qui a été à chaque fois anéantie. S'il ne se résout pas à traiter les problèmes par la négociation, il est à parier que l'Occident payera très cher le prix de la nouvelle domination moyen-orientale, plongeant cette région encore durablement dans la guerre et le malheur et risquant de provoquer un conflit mondial.
Le Liban est une fois de plus l'épicentre de la tourmente, le centre des affrontements des forces régionales et internationales et le lieu symbolique des formes politiques de regroupement pluriel. Veut-on une fois de plus casser ce modèle de pluralisme - qui finit par désespérer ses partisans même face à la violence des secousses pour l'invalider et aux compromissions qu'ils ont du accepter - et favoriser une cantonalisation, qui n'est autre qu'un repli sur des identités homogènes ? Israël dont l'existence depuis 1948 a bouleversé tous les équilibres du Moyen-Orient a tendance à se vouloir non seulement un État juif mais un État séparé, et son modèle est à l'opposé de celui du Liban, mais aussi de celui de nombre de pays arabes hérité de l'Empire ottoman. Depuis Ben Gourion et Moshé Dayan Israël voudrait favoriser la constitution d'États homogènes ( chrétien, druze, chiite, etc
) sans être jamais parvenu à ses fins. Il ne faut pas oublier non plus un autre fantasme israélo-américain : cantonner les Palestiniens à la Jordanie.
Contrairement à ce que l'on pouvait craindre, l'action militaire actuelle au Liban a une fois de plus montré l'attachement des Libanais à leur modèle pluri-communautaire et l'a jusqu'à présent renforcé. La France et l'Europe, avec leurs moyens, tentent de faire ce qu'ils peuvent pour soutenir ce pays dans l'adversité et le sauver de l'éclatement. Jusqu'à quel point l'Europe et notamment la France qui a des liens traditionnels avec le Liban légitimant sa préoccupation particulière et son action, ont-ils l'oreille de l'Amérique ? C'est ce que les temps à venir nous montreront.
Les Etats-Unis et Israël vont-ils enfin comprendre qu'on ne peut pas tout régler par la guerre et imposer une hégémonie qui engendre l'extrémisme politique et ne procure guère de sécurité à Israël ? La négociation s'impose avec tous les acteurs actuels du Moyen-Orient, de l'Iran au Hezbollah en passant par la Syrie. Face au monde chiite, qui a sa revanche à prendre sur l'histoire et qui se renforce du martyr qu'on lui fait subir, les Etats-Unis vont-ils tomber dans le piège de la méconnaissance des autres et de leur culture ? Vont-ils être aveuglés par leurs propres croyances religieuses - celles des fondamentalistes américains -, mauvaises conseillères en matière de rationalité politique, puisque le fondamentalisme protestant vient exacerber le fondamentalisme juif et musulman ? Si c'était le cas, ils se trouveraient confrontés à une cohérence redoutable du chiisme politique et religieux qui tire sa force de sa capacité à accepter la mort et le sacrifice et qui estime avoir le temps pour lui. Ce n'est pas le cas des pays occidentaux qui veulent faire la guerre avec " zéro mort " !
Après ceux de 1996, les nouveaux massacres d'enfants, de femmes et de populations civiles intervenus à Cana, n'ont pas réussi à arrêter la guerre au delà d' un arrêt des combats de quarante huit heures ! Est-ce vraiment cynique de constater que depuis 1914, il n'y a plus de protection réelle des populations civiles malgré les conventions internationales, celle de Genève en particulier ? Les horreurs des guerres du XX è siècle en Europe ont été telles que l'on sait maintenant à quel point les gouvernants sont insensibles aux pressions humanitaires- même s'ils protestent diplomatiquement à grands cris- quand une action militaire servant leurs intérêts est en cours. Ils ont l'art de gagner du temps et d'user ceux qu'ils veulent réduire. L'endurcissement du cur humain, pour reprendre une expression d'Erich Fromm est à la mesure de la barbarie qu'il engendre. Nous savons aussi depuis 1914 et surtout depuis 1939 à quel point la propagande et la manipulation de l'information sont devenues monnaie courante. Il n'est donc pas étonnant d'avoir été et d'être les témoins de ces pratiques au Moyen-Orient dans la succession des guerres qui s'y sont produites depuis 1948 jusqu'à la guerre actuelle au Liban. Pour ne prendre qu'un exemple, on qualifie ceux qu'on veut diaboliser le terme de terroriste et on dédouane le terrorisme d'État quand il est flagrant.
Faut-il en arriver à ce degré d'inhumanité et d'absurde pour se rendre compte que la force et la domination poussés à l'extrême rejaillissent à un moment ou à un autre sur ceux qui les avaient aveuglement exercées ? Sommes-nous à un tournant de l'histoire où l'hyperpuissance américaine pour reprendre le terme d'Hubert Védrine sera de nouveau capable de réviser ses positions, en encourageant ses partenaires israéliens à en faire autant pour que la négociation, le droit international et la diplomatie l'emportent sur la guerre et que des solutions justes aux problèmes du Moyen-Orient interviennent enfin ? C'est peut-être utopique, mais c'est peut-être aussi la carte de la dernière chance pour l'Amérique, pour Israël si ce pays veut vraiment obtenir la sécurité et l'intégration dans la région, sans quoi un nouveau cycle de violences planera à l'horizon du Moyen-Orient du XXI è siècle, provoquant des recompositions dramatiques et des séismes économico-politiques dont aucun pays ne sortira intact.