Que cherche les USA? prq la guerre sur l'irak puis le liban? C'est quoi exactement le problème entre israél et le monde arabe?
Le diable fait les casseroles, mais pas les
couvercles : défense du climat et anticapitalisme
Ce texte est à paraître dans Inprecor n° 425 de février-mars 2007, dans le cadre dun numéro spécial consacré au changement climatique. Sauf indication contraire, les références vers dautres articles renvoient à des documents, interviews et analyses publiés dans ce numéro spécial. Celui-ci sera disponible dès parution auprès de PECI-Inprecor, 27 rue Taine, 75012 Paris, France, au prix de 5,50 euros. Les graphiques qui illustrent larticle ne sont pas reproduits ici, mails ils seront aussi dans Inprecor.
Je remercie Marijke Colle, Jane Kelly, Manolo Gari, Michel Husson et Michaël Löwy qui ont bien voulu commenter une première version de ce texte. La version finale nengage que ma responsabilité.
Lécho du film dAl Gore, le battage autour du rapport Stern, lécho des rapports du GIEC (Groupe des experts Intergouvernemental sur lEvolution du Climat) et le succès croissant des manifestations organisées par la Climate Action Campaign illustrent linquiétude de plus en plus vive de lopinion publique face au changement climatique. Beaucoup trop inactive sur ce terrain, la gauche devrait sinvestir dans le mouvement international qui émerge autour de lidée que le sauvetage du climat dans la justice sociale passe avant le profit et nécessite une importante redistribution des richesses. Cest peu dire que ce mouvement est indispensable. Y engager le mouvement ouvrier est un des objectifs stratégiques auquel la gauche devrait satteler en particulier.
La quantité de carbone émise annuellement par léconomie mondiale représente environ le double de ce que les écosystèmes (océans, sols, végétation) sont capables dabsorber. Le cycle naturel tend vers la saturation. En saccumulant dans latmosphère, le surplus provoque une intensification de leffet de serre naturel, donc un réchauffement de la surface de la planète. Le phénomène sest amorcé avec la Révolution industrielle et le décollage du capitalisme. Ses deux causes principales sont la combustion des combustibles fossiles (charbon, pétrole, gaz naturel) et le changement daffectation des terres (défrichement, labour, ). La première de ces causes est devenue la plus importante avec lexplosion du parc automobile, dans les années cinquante du siècle passé. La responsabilité historique du changement climatique incombe à plus de 75% aux pays développés mais les émissions des pays en développement augmentent à vive allure (surtout celles des grands pays tels que lInde, la Chine, le Brésil) (fig. 1). Selon les spécialistes, la riposte devrait viser à maintenir la hausse de la température moyenne à la surface du globe au-dessous de 2°C par rapport à la période pré-industrielle [1], faute de quoi les conséquences deviendraient très sérieuses pour les écosystèmes et lhumanité (en particulier les pays du Sud et les pauvres en général, selon le GIEC [2]). Pour prendre toute la mesure du défi, il faut savoir que, au point où nous en sommes, la limitation de la hausse de température à 2°C ne peut plus être assurée par une action des seuls pays développés : dans le cas hypothétique où ceux-ci ramèneraient immédiatement toutes leurs émissions à zéro, et où les pays en développement ne prendraient aucune mesure, la hausse de température pourrait néanmoins atteindre 4° à 5°C en un siècle, soit un écart thermique aussi important que celui qui sépare notre époque de la dernière glaciation. Découvrant un gigantesque revers du « progrès » capitaliste, le genre humain risque dentrer dans une situation quil na jamais connue et dont les conséquences seraient à tout le moins redoutables.
Les avertissements lancés depuis plus de vingt ans nayant pas été entendus, il est trop tard aujourdhui pour éviter le changement climatique : il est en cours et fera sentir ses effets pendant plusieurs siècles. La question qui se pose est : comment limiter les dégâts ? La réponse est balisée par des contraintes physiques incontournables. Daprès les modèles du climat, la concentration atmosphérique en gaz à effet de serre correspondant à une hausse maximum de 2°C serait de 450 à 550 « parts par million en volume déquivalent CO2 » [3]. La partie haute de cette fourchette correspond approximativement au double de la concentration avant 1780. La concentration actuelle, tous gaz confondus, nous situe déjà dans la zone dangereuse : 465 ppmvCO2eq (dont 370 ppmv de CO2 seul). Son augmentation semble de plus en plus rapide [4]. Restabiliser la température du globe implique de stabiliser au plus vite les concentrations atmosphériques des gaz concernés. Or, vu la durée de vie de ceux-ci et linertie thermique des océans [5], notamment, il ne suffirait pas pour cela de stabiliser les émissions : celles-ci doivent être réduites de façon très drastique et très rapide. Les graphiques ci-dessous illustrent ce lien entre échéances temporelles, température, concentration et émissions pour une stabilisation à 550 ppmv du seul CO2 (fig.2). En vertu du principe de précaution, et en considérant tous les gaz à effet de serre, lobjectif dune stabilisation à 450 ppmvCO2eq devrait être adopté, pour tenir compte des inconnues du système climatique. Selon le rapport Stern [6], cet objectif requiert que les émissions (42 gigatonnes/an actuellement) passent par un pic dans les 10 ans puis diminuent au moins de 5% par an, donnant en 2050 75% de réduction par rapport à 1990, à léchelle mondiale. La stabilisation à 550 ppmv (partie haute de la fourchette) implique un pic dans les 20 ans, puis une diminution de 1 à 3% par an (mais, dans ce scénario, il y a plus de 50% de risque de franchir la barre des 2°C de réchauffement). Dans tous les cas, au siècle prochain, les émissions globales annuelles devraient être ramenées à 5GtCO2eq, voire moins, cest-à-dire être divisées par huit environ.
Le gaz à effet de serre le plus important est le gaz carbonique (CO2). Comme ce gaz est un produit inévitable de toute combustion, la réduction de ses émissions nest pas aussi facile que celle dun polluant atmosphérique comme le soufre, qui peut être éliminé des fumées [7]. Est-il possible, dès lors, de respecter des contraintes physiques aussi draconiennes sans ramener lhumanité plusieurs siècles en arrière ? Pour éviter des réactions de panique, des réflexes dautruche, ou dautres comportements irrationnels (que des forces réactionnaires pourraient instrumentaliser), il est extrêmement important de marteler que la réponse, sur le plan technico-scientifique, est : oui ! Oui, la lutte contre le gaspillage dénergie, la hausse de lefficience énergétique, le remplacement des sources fossiles par les sources renouvelables, ainsi que la protection des sols et des forêts permettent de relever le défi (lire « Mythes et réalités technologiques, défis sociaux »). Vu limportance des processus de combustion, la question énergétique est au centre du débat. Or, le flux dénergie solaire qui atteint la surface de la Terre, et qui latteindra encore pendant au moins 5 milliards dannées, égale 7000 à 8000 fois la consommation énergétique mondiale. Un millième de ce flux peut être converti en énergie utilisable à laide des technologies actuelles. Ce potentiel technique augmentera avec le progrès scientifique (si on sen donne les moyens). Cela ne signifie pas quil ny a pas de problèmes, quil « suffirait » de remplacer les fossiles par les renouvelables. A court terme, la transition comporte de nombreuses difficultés. A plus long terme, comme le flux solaire constitue une source dénergie diffuse, son utilisation requiert un haut degré de décentralisation, donc de participation sociale et de responsabilité collective. Des changements devront notamment intervenir dans le mode de vie individualiste de fractions aisées de la société, en particulier dans les pays développés, qui font un grand usage de technologies écologiquement insoutenables et non généralisables à lensemble de lhumanité. Mais ces changements ne sont pas fatalement synonymes de « régression ». Pour peu que le sauvetage du climat se fasse dans la justice sociale, il pourra aller de pair avec une meilleure qualité de vie pour limmense majorité de la population, même dans les « pays riches ».
Le caractère angoissant du changement climatique provient du fait que les solutions sont mises en oeuvre beaucoup trop chichement. Pourquoi ? Parce quelles réduisent la rentabilité du capital, impliquent la suppression dactivités profitables, remettent en cause les rentes et les situations de pouvoir liées à la centralisation énergétique, nécessitent une planification et une initiative publique, impliquent une relocalisation de lactivité, bousculent la spirale infernale surproduction/surconsommation des uns/ sous-consommation des autres Etc. Ces raisons sont économiques, donc sociales. Elles ne découlent pas de lois naturelles incontournables mais de lois sociales, que lhumanité peut changer.
La littérature spécialisée caractérise le changement climatique comme un phénomène dorigine « anthropique ». Cette expression, en fait, est erronée. Le réchauffement nest pas le fruit empoisonné de « lactivité humaine » en général, ou de « la technologie » en général, mais de lactivité capitaliste et de la technologie capitaliste (que les régimes bureaucratisés de lex-glacis soviétique nont fait que singer pour lessentiel). Cest le produit dun système qui « ressemble de plus en plus à son concept », selon une belle expression de Michel Husson [8]. Le philosophe Hans Jonas, dans son célèbre Principe responsabilité a été lun des premiers à saisir limportance majeure des limites climatiques au développement des sociétés humaines. Ecrite dès 1979, sa mise en garde sur ce point précis est passée beaucoup trop inaperçue, bien que ses thèses en général aient eu une grande influence [9]. Mais lidéologie de Jonas la amené à mettre le problème sur sa tête. Au lieu de voir la hausse de leffet de serre comme une conséquence de la frénésie de croissance capitaliste, il y a vu un argument scientifique suprême et imparable contre « lutopie marxiste ». Le Principe responsabilité, en effet, accuse « lutopie » de vouloir supprimer complètement les entraves à « la technologie » alors que celle-ci serait intrinsèquement destructrice de lenvironnement [10]. A lopposé de cette thèse, lanalyse marxiste permet de saisir le changement climatique en tant que résultat dun mode de production qui est insoutenable parce que son but est purement quantitatif : laccumulation de valeur. Marx le note dès les premières pages du Capital : ce sont les caractéristiques de la valeur en tant que forme historique particulière de la richesse qui suscitent lillusion quun mouvement daccumulation matérielle illimitée serait possible. Par conséquent, dans ce régime de production généralisée de marchandises, « la production pour la production » appelle inévitablement « la consommation pour la consommation » [11].
La boulimie énergétique est une manifestation particulière de cette dynamique, et les technologies quelle met en uvre, contrairement à ce qui disent Hans Jonas et beaucoup dautres, ne sont pas neutres : elles sont taillées sur mesure pour satisfaire la soif de plus-value. Le recours aux énergies fossiles et à lénergie nucléaire est tout à fait exemplatif à cet égard. Ce recours, en effet, nest pas le résultat dun quelconque automatisme technologique mais dun choix en faveur de sources énergétiques appropriables, parce que celles-ci sont génératrices de rente, cest-à-dire de surprofit. Si leffet photovoltaïque (génération de courant électrique dans certains matériaux semi-conducteurs lorsque ceux-ci sont traversés par la lumière) découvert par Edmond Becquerel en 1839 na jamais fait lobjet dune volonté de développement systématique, cest notamment parce que le rayonnement solaire nest pas appropriable aussi facilement que les réserves de houille ou les champs pétrolifères. Aujourdhui, après deux siècles et demi de capitalisme basé sur les énergies fossiles, lutilisation de celles-ci se révèle comme fondamentalement antagonique à la régulation rationnelle des échanges de matières entre lhumanité et la nature (que Marx décrivait comme « la seule liberté possible »). A travers le changement climatique, la nature elle-même semble vouloir nous faire comprendre que la nécessité impérieuse de cette régulation rationnelle devient une raison majeure pour abolir ce mode de production. Précisons que les diminutions relatives de lintensité en énergie et en carbone de léconomie (cest-à-dire des quantités dénergie et de carbone nécessaires pour produire une unité de PIB), observées depuis deux siècles, ne changent rien à cette nécessité : elles ont été plus que compensées par lélargissement absolu de la production. Or, la loi sous-jacente à ce constat est bien connue : pour compenser la baisse tendancielle du taux de profit, le capitalisme doit conquérir constamment de nouvelles régions, créer de nouveaux besoins, de nouveaux marchés. Cette frénésie de croissance, si on la laissait faire, brûlerait jusquau dernier baril de pétrole, jusquà la dernière tonne de charbon. Compter sur léventuelle « déplétion » de ces ressources pour que le gâchis environnemental cesse serait une erreur : quand bien même elle serait obligée de se passer des combustibles fossiles [12], la dynamique capitaliste daccumulation transformerait des régions entières en déserts écologiques par la plantation dénormes monocultures productrices de biocarburant, ou érigerait partout des centrales nucléaires à la mesure de sa démesure. Le projet ITER [13] constitue le dernier avatar de la folie, bien décrite par Jean-Paul DELEAGE et al. [14] , dun système qui tente de sauter par-dessus sa propre tête pour ne pas voir quil est fondamentalement incompatible avec les rythmes de fonctionnement de la biosphère.
En dépit de sa logique daccumulation, le capitalisme pourrait-il respecter en temps utile les contraintes physiques conditionnant une stabilisation du climat à un point qui permette déviter des catastrophes humaines et écologiques ? Etant donné le niveau déjà atteint par les concentrations en gaz à effet de serre et linertie du système climatique, cela semble malheureusement fort peu probable, voire exclu. La catastrophe, en réalité, est déjà en marche à travers une série dévénements dont linterconnexion ne peut que saffirmer (lire « Un enjeu social et politique majeur »). Face à laccélération apparente du réchauffement, la question, aujourdhui, semble plutôt de savoir comment le système serait capable de limiter la casse et de stabiliser la situation, et à quelles conditions sociales. Pour y donner une réponse concrète, il est indispensable de prendre la mesure de trois difficultés imbriquées : lampleur des changements à réaliser dans un délai très bref, la rigidité du système énergétique, ainsi que la concurrence telle quelle sexprime dans les relations entre Etats (en particulier les relations Nord-Sud).
Première difficulté : la combinaison entre des impératifs très forts et des échéances très courtes. Lampleur des changements à accomplir en quelques décennies à peine est vertigineuse : il sagit de « décarboniser » quasi complètement léconomie. Cela implique de se passer des combustibles fossiles en général comme sources dénergie, mais aussi du pétrole en particulier comme matière première de lindustrie pétrochimique (encadré « décarbonisation et décroissance énergétique »). Les sources renouvelables peuvent prendre le relais, mais pas dans nimporte quelles conditions. Pas dans le cadre dune poursuite de la boulimie énergétique dans le domaine des transports, ou dune production pléthorique de plastiques, par exemple. En tout cas, vu leur coût plus élevé que celui des fossiles, et étant donné la brièveté des délais, le passage aux renouvelables devrait absolument aller de pair avec une importante baisse de la demande primaire des pays développés (de lordre de 50%, voire plus dans les pays les plus « énergivores »). Donc avec une chasse aux gaspillages et une hausse de lefficience énergétique. Or, chasse aux gaspillages et hausse de lefficience concernent non seulement les installations, les équipements individuels et les comportements des particuliers, mais aussi et surtout le système énergétique global, qui détermine lensemble. Dun point de vue rationnel, des secteurs entiers de léconomie seraient à supprimer purement et simplement parce quils sont inutiles, voire nuisibles (production darmes, publicité, etc.), tandis que dautres seraient à rationaliser pour supprimer les doublons de la concurrence. Cela, le capitalisme ne peut même pas lenvisager, tant ce serait contraire à sa logique Mais il néchappera pas au fait que des mutations considérables simposeront dans des domaines aussi divers que laménagement du territoire, les transports, lagriculture, le logement, les loisirs, le tourisme Or, les réaliser dans les délais impartis nécessiterait une forte centralisation et lélaboration démocratique dun plan mûrement réfléchi. Tous ces éléments sont fort peu compatibles avec la gestion néolibérale dun mode de production fébrile, ayant la concurrence pour moteur et lexclusion politique des masses pour corollaire.
Deuxième difficulté : le système énergétique capitaliste se caractérise par une très grande rigidité et une forte centralisation. Celles-ci ne découlent pas seulement de la durée de vie des investissements (30 à 40 années pour une centrale électrique) mais aussi et surtout du fait que de puissants lobbies se cramponnent à la poule aux ufs dor et créent en permanence de nouveaux besoins qui « justifient » que la poule soit mise en batterie pour pondre davantage. Le chiffre daffaires annuel de la vente des produits raffinés de lindustrie pétrolière est estimé à 2000 milliards dEuros par an au niveau mondial, tous produits confondus ; lensemble des coûts, de la prospection au raffinage en passant par lextraction, représente à peine 500 milliards. La différence entre les deux (1500 milliards dEuros par an !) constitue la masse des profits, et surtout des superprofits sous forme de rente [15] accumulée grâce à lappropriation privée de la ressource. A cette puissance colossale sajoutent celles des secteurs liés au pétrole. Lautomobile, la chimie, la pétrochimie, laéronautique, la construction navale, : toutes ces branches misent sur une expansion continue du marché mondial, donc de la consommation matérielle et des échanges. Dans une telle configuration, bien quil soit rapide, le développement des investissements dans les technologies éoliennes et solaires (où des situations de rente ne semblent pas envisageables) ne peut que tarder à apporter une solution. Largement contrôlé par les grands groupes comme Shell, BP, etc., le secteur des renouvelables sert surtout, pour le moment, à fournir un appoint aux énergies fossiles, au lieu de les remplacer. Avec celle de la voiture individuelle, lexplosion du transport aérien et les habitudes de consommation qui en découlent illustrent à merveille la manière dont cette logique dapprenti sorcier se légitime à travers les besoins quelle crée et nous entraîne toujours plus vite dans le mur, tout en obscurcissant notre vision des réalités.
Troisième difficulté : la concurrence telle quelle sexprime dans les relations entre Etats. Le CO2 produit en tout point du globe contribue au réchauffement planétaire. Etant donné ce caractère global de la menace, la riposte devrait être pensée, planifiée et articulée au niveau mondial, en privilégiant la collaboration dans lintérêt de tous, dans une perspective de long terme. Ce travail devrait viser centralement à apporter une réponse unie à la question clé : comment partager les ressources pour combiner la réduction drastique et rapide des émissions au niveau mondial avec le droit au développement des pays du Sud, où vit la majorité du genre humain ? Or, en dépit des efforts déployés par de nombreux scientifiques, la domination et la concurrence lemportent systématiquement sur la collaboration, et laccaparement des ressources (y compris par la guerre) sur le partage de celles-ci. Lattitude des principaux protagonistes impérialistes (USA, Union Européenne, Japon) dans les négociations climatiques est clairement déterminée par les intérêts de leurs entreprises et les objectifs géostratégiques des différentes bourgeoisies sur le marché mondial, en particulier sur le marché de lénergie. Il en va de même pour la Russie, pour chaque Etat membre de lUnion Européenne pris séparément, et pour les grands pays en développement (pour ne pas parler des monarchies pétrolières !). Les difficultés interminables, les lenteurs et les rebondissements des négociations climatiques sont ainsi lexpression de la contradiction, insoluble dans le capitalisme, entre le caractère de plus en plus mondialisé de léconomie, dune part, et le maintien dEtats nationaux (ou densembles dEtats) rivaux, entièrement dévoués à la défense des intérêts de leur bourgeoisie, et dont certains dominent dautres. Cet imbroglio, dans lequel le sort des victimes du changement climatique ne pèse guère, pourrait avoir des conséquences irréversibles. Par exemple si le conflit dintérêts entre les puissances impérialistes, dune part, et les classes dominantes des grands pays en développement, dautre part, provoquait un blocage prolongé des négociations sur laprès-Kyoto. Ou si la future administration américaine, contre toute attente, prolongeait la ligne Bush pendant quelques années supplémentaires
De tout ceci, il ne faudrait pas déduire que le Moloch capitaliste restera les bras ballants face à un phénomène qui, sil touche dabord les exploités, fait peser sur son système la menace dune dévalorisation massive du capital et dune montée de linstabilité. Mais sa lutte contre le changement climatique, depuis quatorze ans [16], est menée selon les rythmes dictés par le capital trop lentement et selon des modalités néolibérales - qui accroissent les inégalités sociales, les tensions Nord-Sud, ainsi que lappropriation et le pillage des ressources naturelles. Lenteur et effets pervers : malgré certains traits positifs, Kyoto incarne bien ces deux caractéristiques (lire « Laprès- Kyoto risque dêtre très libéral »). En effet, non seulement lobjectif de 5,2% de réduction des émissions des pays développés est très minime, non seulement il ne sera pas réalisé en 2012, mais en plus les « mécanismes flexibles » inclus dans le protocole ont des conséquences sociales et environnementales négatives (lire Les nouveaux habits verts de la domination coloniale). Les négociations sur laprès 2012 ne semblent pas devoir changer la donne. Sitôt la Maison Blanche vidée de George W. Bush, UE et USA sorienteront probablement sur un compromis. Celui-ci répond aux demandes de plus en plus pressantes de nombreuses multinationales qui, convaincues de linéluctabilité de mesures, souhaitent le plus vite possible un cadre réglementaire unifié et stable au niveau mondial. Mais ce rapprochement des frères ennemis climatiques risque fort daccentuer le caractère néolibéral du Protocole, de réduire sa relative rigueur régulatrice (des quotas, des dates, des sanctions en cas de non-respect) et de mettre dautres aspects positifs sous pression.
Cette tendance est clairement apparue dans lintense activité diplomatique de Tony Blair et de son successeur désigné, Gordon Brown. A loccasion du sommet du G8 en Ecosse, quil présidait, le locataire du 10, Downing street, a révélé son ambition : faire de la Grande-Bretagne le pivot dun nouvel accord climatique et, par ce biais, renforcer la position de son pays en tant que candidat au leadership dans lUnion Européenne élargie [17]. Publié le 31 octobre 2006, juste avant la conférence des Nations Unies sur le climat à Nairobi (Kenya), le rapport Stern sur léconomie du changement climatique sinscrit dans ce cadre [18]. Loriginalité de ce rapport réside en ceci que, pour la première fois, une équipe déconomistes commanditée par un gouvernement prend au sérieux les avertissements de la communauté scientifique et tente dy apporter une réponse globale. Sir Nicholas Stern a indiscutablement le mérite davoir projeté le changement climatique à la une des médias avec un chiffre choc : si rien nest fait, limpact du réchauffement pourrait être aussi sévère que celui des deux guerres mondiales et de la Grande Dépression, et représenter jusquà 20% de chute du PNB. « Mieux vaut donc agir tout de suite et tous ensemble, ce sera moins cher, et ça offrira des débouchés aux entreprises » : telle est la logique de son rapport. Mais, sous couvert dune stratégie ambitieuse et de long terme, Stern tend à escamoter des aspects positifs de Kyoto au profit dune politique 100% libérale (lire larticle Laprès Kyoto risque dêtre très libéral). Paradoxalement, alors quil définit le changement climatique comme « le plus grand et le plus large échec du marché jamais vu jusquà présent », les solutions quil met en avant se résument en une formule éculée : plus de marché, plus de croissance, plus dénergie nucléaire, plus de libéralisation des échanges, moins de protection sociale et de démocratie En bref : plus de cette politique qui détruit lenvironnement et dont les pays du Sud, les pauvres et les travailleurs font les frais
La question Nord/Sud est décisive, on la vu. En saffranchissant de léchéancier étriqué de Kyoto, le rapport Stern sort pour ainsi dire de la guerre des tranchées entre grands pays en développement et métropoles impérialistes, où les premiers disent aux seconds : « Vous êtes responsables, à vous dagir », et les seconds rétorquent : « Vous émettrez bientôt plus de gaz à effet de serre que nous, agissez aussi ». Seulement, le rapport de forces pour les pays dominés nest évidemment pas meilleur hors des tranchées que dedans Au moins pour les prochaines décennies, le plan proposé par lex-chief economist de la Banque Mondiale consiste en un phasage par lequel lessentiel de leffort de réduction, imposé par le truchement dun prix mondial du carbone, serait réalisé au Sud grâce à des investissements du Nord, générateurs de droits démission pour le Nord [19]. Ainsi, alors quelle était jusquà présent « complémentaire » aux mesures dites « domestiques », la « flexibilité » prévue par Kyoto deviendrait totale. Or, à partir du moment où elle pourrait être totalement délocalisée, la réduction des émissions, pour les entreprises du Nord, ne représenterait évidemment plus une charge, mais un gigantesque marché dexportation déquipements et de services [20]. Un marché régi par léchange inégal, dans lequel les pays en voie de développement (PVD) seraient incités à sengager soit par une taxe sur le carbone, soit par des quotas, et qui accroîtrait la domination impérialiste sur leurs économies. Certaines décisions prises lors de la récente Conférence des Nations Unies sur le climat (Nairobi, novembre 2006) gagnent à être envisagées à la lumière de cette analyse. A Nairobi, les pays développés ont accepté lidée dune réduction « bien supérieure à 50% » de leurs émissions dici 2050, mais en précisant quil ny arriveraient « pas tout seuls ». Ces trois petits mots sont une allusion évidente à une extension du « Mécanisme de Développement Propre » (MDP, un des dispositifs flexibles de Kyoto) [21]. Dautre part, il a été décidé que le fonds dadaptation serait alimenté par une taxe sur les investissements dans le cadre du MDP (lire Laprès-Kyoto risque dêtre très libéral). En clair : le financement des projets de protection ne sera pas fonction des besoins des populations les plus exposées, mais fonction des succès des multinationales dans la conquête du grand marché des technologies « low carbon ».
Une politique du genre de celle proposée par Stern peut-elle sauver le climat ? Il faudrait dabord quelle adopte un objectif de réduction des émissions compatible avec les contraintes physiques. Ce nest pas le cas dans le rapport présenté au gouvernement britannique et il est de plus en plus douteux quun tel objectif sera adopté en temps utile. Il faudrait en plus quun « gouvernance » mondiale forte soit capable dimposer un prix mondial du carbone déterminé par lévaluation des dégâts du réchauffement à long terme, et pas par la loi du marché à court terme. Ceci non plus nest pas évident Quels que soient les contours précis de laprès Kyoto, il est donc probable que la politique climatique néolibérale, dici 20 à 30 ans, se soldera par un échec. Que pourrait-il se passer à ce moment-là ? La réponse relève de la politique-fiction. Face à des échéances devenues terriblement pressantes, il nest pas exclu, par exemple, que les puissances dominantes changent brusquement de cours et utilisent leurs appareils dEtat pour mobiliser et centraliser toutes les ressources, voire imposer un rationnement, comme en période de guerre. La comparaison nest pas fortuite : ce tournant pourrait effectivement saccompagner daventures militaires impérialistes, voire daffrontements inter-impérialistes, ou dautres types de conflits meurtriers. Mais ceci est spéculatif : si les guerres pour les ressources énergétiques font déjà partie de lactualité, rien ne bouge par contre dans le sens dun abandon du néolibéralisme au profit dune politique plus dirigiste. De toute manière, une telle mobilisation naurait évidemment pas pour but de sauver le climat pour tous et toutes, mais de le sauver dans la mesure du possible en protégeant les privilèges sociaux des exploiteurs. Cela engendrerait dinnombrables souffrances humaines, une augmentation de lexploitation, une aggravation du pillage des pays dominés et une remise en cause des droits démocratiques.
En labsence dune alternative crédible à la politique néolibérale, lurgence pousse certains milieux et personnalités à élaborer des propositions pour accélérer la défense du climat dans léquité, mais sans rompre avec les mécanismes de marché, puisque ceux-ci semblent reposer sur un consensus incontestable. Quoiquelles se veuillent réalistes, ces propositions postulent la réalisation dune série de conditions qui, quand on les examine, semblent fort utopiques. Aux yeux du système, elles ont le tort de miser sur la force de conviction dune rationalité globale. Or, le capital, en tant que « multiples capitaux » concurrents, se caractérise par la contradiction entre ses rationalités partielles innombrables et son irrationalité croissante en tant que système. La rationalité globale ne peut le convaincre que temporairement et en toute dernière extrémité, quand sa survie est menacée (mais à ce moment-là, en général, il est déjà trop tard pour la survie de nombreux membres des classes et couches défavorisées ).
Ce quiproquo entre raison globale et raison du capital caractérise notamment le mécanisme suggéré pour faire aboutir la proposition connue sous le nom de « Contraction et Convergence » (C&C). Formulée par lécologiste indien feu Anil Agarwal [22], reprise par le Global Commons Institute dAubrey Meyer [23] et popularisée par des scientifiques éminents tels que Sir John Houghton [24] ou Jean-Pascal van Ypersele [25], cette proposition a le mérite de trancher le dilemme des pays en développement à lavantage de ceux-ci. Reprenons les termes du problème : sils poursuivent une croissance basée sur les énergies fossiles, et même en admettant que le caractère combiné du développement leur évitera demprunter exactement le chemin suivi par les pays impérialistes depuis 1780, ces pays accentueront le changement climatique dont leurs peuples seront (sont déjà !) les principales victimes. Les pauvres ayant raison de ne pas vouloir rester pauvres pour sauver le climat détraqué par les riches, C&C prône une réduction radicale des émissions globales (« contraction ») combinée avec une égalisation des émissions par habitant (« convergence ») et un rattrapage de développement du Nord par le Sud grâce aux technologies propres (fig. 3). Nous souscrivons à cette perspective égalitaire, mais comment pourrait-elle être mise en uvre ?
En guise de réponse, il est suggéré que des droits démission échangeables soient distribués aux pays en développement tant quils sont au-dessous de leur quota par habitant. Les pays du Nord qui ne réduiraient pas assez leurs émissions devraient acheter ces droits. Les rentrées correspondantes permettraient aux pays du Sud de se procurer les technologies nécessaires à un développement sans carbone. Ce scénario soulève beaucoup de questions pratiques. A qui les droits seraient-ils distribués ? Qui garantirait que leur liquidation profiterait effectivement aux populations (et pas à payer le service de la dette, ou à engraisser les « élites locales ») ? Ce sont des questions importantes. Mais le mécanisme a aussi et surtout un point faible fondamental. Dans sa présentation du scénario C&C, le climatologue Jean-Pascal van Ypersele, dont lengagement en faveur dun sauvetage solidaire du climat est indiscutable (voir son interview ailleurs dans ce numéro), écrit ceci : « Si la répartition initiale des droits était basée sur léquité, les permis pourraient constituer, à certaines conditions, un formidable vecteur daide aux pays en développement. Et à condition que la quantité totale de permis soit déterminée par le souci de protéger le climat pour les siècles à venir, un tel système permettrait deffectuer les nécessaires réductions démissions au meilleur coût » [26]. Tout le problème réside évidemment dans le petit mot « si » et dans lexpression « à condition que ». Le capitalisme sest constitué historiquement en appropriant les ressources naturelles. Distribuer gratuitement des droits égaux à disposer des ressources est complètement opposé à sa nature (cest pourquoi, en pratique, la distribution de droits démission nest ni équitable ni éthique, comme le montre lexpérience du Système Européen dEchange de droits - article « laprès Kyoto risque dêtre très libéral »). En soi, ce nest évidemment pas une raison pour écarter la revendication (au contraire). Mais la question à se poser est : qui imposerait le respect des conditions préalables en matière déquité et de quantité de permis ? Les représentants politiques des grands pays en développement ? Se soucient-ils de léthique et du climat davantage que les maîtres impérialistes ? A supposer quils aient la volonté dimposer une telle solution, il faudrait quils sappuient sur une mobilisation populaire très ample. Est-il réaliste de penser que les masses pauvres du Sud se mobiliseront sur une revendication aussi éthérée que la distribution de droits échangeables à émettre du gaz carbonique dans latmosphère ? Si elles ladoptaient, en tout cas, ce serait dans le cadre dun ensemble de demandes beaucoup plus simples et directes : abolition de la dette, réforme agraire, nationalisation des ressources énergétiques (comme au Venezuéla et en Bolivie), droits des communautés sur leau et sur les autres ressources, etc. Or, la plupart de ces revendications rompent avec le marché dans le cadre duquel C&C, par réalisme, veut rester inscrit. On se retrouve au point de départ.
Ce que cette discussion révèle, cest que les difficultés objective et subjective du sauvetage du climat sont indissolublement liées : on ne peut résoudre lune sans résoudre lautre. Sauver le climat dans la justice sociale, avec une population mondiale de 6 milliards dêtres humains, implique de ramener les émissions moyennes autour de 0,4-0,5 tonnes de carbone par personne et par an. Un Américain ou un Australien émettent à peu près six tonnes, un Belge ou un Danois trois tonnes, un Mexicain une tonne, un Chinois un peu moins, et un Indien 0,4 tonnes (Fig. 4). La seule logique « durable » digne de ce nom consiste à faire de la demi-tonne de carbone par personne et par an le quota démission annuelle à atteindre dans chaque pays à une certaine date. Une stratégie mondiale rationnelle ne peut dès lors que consister en quatre volets combinés : 1°) réduire radicalement la demande primaire dénergie des pays développés (la diviser par quatre, six ou huit - selon les pays) ; 2°) remplacer systématiquement les sources fossiles par des sources renouvelables, en commençant par ces pays ; 3°) constituer un fonds mondial dadaptation alimenté uniquement en fonction des besoins des pays les plus menacés (lire Un défi social et politique majeur) ; 4°) transférer massivement les technologies propres vers les pays du Sud, afin que leur développement nentraîne pas une nouvelle déstabilisation du climat. Si lon pose que ces quatre volets doivent avoir lampleur nécessaire, être réalisés dans les délais impartis et être appliqués dans la justice sociale et légalité, alors la solution ne peut tout simplement pas découler de mécanismes de marché tels que la distribution de droits échangeables, ou labaissement progressif et spontané du coût des renouvelables dans un contexte de concurrence [27]. Il faut que les quatre volets ci-dessus soient des missions de service public, confiées à des entreprises publiques, réalisées indépendamment des coûts. Selon un cahier des charges élaboré à partir des besoins réels, et en considérant les ressources naturelles comme propriété collective de lhumanité. Une redistribution radicale des richesses (abolition de la dette des pays du Sud, impôt exceptionnel sur les patrimoines à léchelle mondiale, ponction sur les bénéfices des compagnies pétrolières, suppression des dépenses darmement ) et un approfondissement radical des droits démocratiques sont donc indispensables. La rationalité globale a besoin dune perspective anticapitaliste.
On objectera que cette perspective nest pas réaliste non plus dans la conjoncture actuelle. Cest exact : le développement dune stratégie anticapitaliste pour le climat est handicapé par la crise historique de légitimité du projet socialiste. Alors quelles paraissent indispensables pour éviter des catastrophes climatiques, des propositions telles que la planification pour la satisfaction des besoins, linitiative industrielle publique et la nationalisation du secteur de lénergie (ou toute autre forme de mise sous statut public à élaborer à une échelle internationale) sont discréditées. Ces réponses sont largement amalgamées au gâchis de léconomie de commandement inefficace, gaspilleuse, productiviste et ultra-centralisée [28], ainsi quaux privilèges matériels pour la bureaucratie et au monopole de celle-ci sur les décisions politiques. Les marxistes révolutionnaires peuvent certes expliquer que cet amalgame est abusif mais leurs explications ne seront convaincantes que sils donnent des gages de leur rupture avec le productivisme, en dressant le drapeau dun « écosocialisme » où les ressources notamment énergétiques - sont autogérées par un maillage souple des communautés locales, couplé à une planification au niveau local, national, régional, et mondial [29]. Quoi quil en soit, même sous ce drapeau, il est évident que ces explications ne pourront emporter ladhésion que dun nombre limité de gens.
Solutions de marché trompeuses dun côté, solutions anticapitalistes discréditées de lautre Où est lissue ? Dans la mobilisation sociale. Au lieu de privilégier le lobbying (comme le font tant dassociations environnementales piégées dans le dispositif de la gouvernance), il sagit de construire un rapport de forces. Au lieu de gaspiller des efforts à tenter de convaincre le patronat et les gouvernements complices, il sagit dinvestir les énergies dans un travail de conscientisation à la base. Au lieu de chercher en vain la recette chimérique du sauvetage du climat par les échanges de droits et autres mécanismes de marché compliqués, il sagit de propager lidée simple que le climat doit être sauvé dans la justice et légalité, indépendamment des coûts, en prenant largent là où il est. Au lieu de renvoyer chacun et chacune à sa seule responsabilité individuelle, il sagit de créer dans laction le lien social émancipateur pouvant seul générer une nouvelle responsabilité individuelle et collective de lhumanité dans son métabolisme avec la nature.
En tant que défi global majeur (similaire à la menace de destruction par la guerre nucléaire), la question du climat peut faire descendre des millions de gens dans les rues. Comme on le verra dans ces pages, la liste des problématiques sociales soulevées est longue : accès aux ressources, droit à lemploi, droits des femmes, refus du racisme, lutte contre la libéralisation des services publics, défense des réfugiés, soutien à lagriculture paysanne, promotion du transport public, droits des communautés indigènes, aménagement urbain, refus des OGM, lutte contre la flexibilité et le just in time, défense de la biodiversité, maintien de la sécurité sociale, sans oublier la guerre à la guerre et labolition de la dette du tiers-monde Cette diversité est une force. La piste à suivre consiste à fédérer tous ces mouvements de résistance dans une action densemble, concrétisée par des journées mondiales daction et de manifestation. La mobilisation spécifique des jeunes pour que cette planète soit vivable et belle pour tous et toutes peut catalyser une articulation mondiale de mouvements sociaux. Les initiatives du Climate Action Network peuvent être un point de départ. La manifestation organisée à Londres le 4 novembre, à linitiative de la Campaign against Climate Change, est un exemple à suivre pour toute la gauche.
Cette stratégie a ses exigences. Dans un système basé sur la lutte individuelle de tous et toutes contre tous et toutes, la volonté légitime des exploités daméliorer leurs conditions dexistence immédiates et celles de leurs enfants avec les moyens du bord lemportera toujours sur la menace des dangers qui en découleront demain ou après-demain y compris si linéluctabilité de ces dangers est scientifiquement démontrée. Cest pourquoi la mobilisation pour le climat doit être liée à la satisfaction des besoins immédiats de la majorité sociale : lemploi, la terre, le logement, un revenu décent, le chauffage, leau potable, le statut demploi, les conditions de travail, la sécurité dexistence Lampleur même de la menace climatique crée de multiples possibilités pour établir ce lien dune façon organique, à partir des luttes de terrain. A une condition : il faut cesser dinscrire laction dans une stratégie daccompagnement de la croissance capitaliste, comme le font les directions politiques et syndicales traditionnelles du mouvement ouvrier. Il faut ouvrir les yeux au contraire sur le fait que cette croissance qui ne crée plus demplois et engendre lexclusion - nous entraîne tout droit vers des catastrophes écologiques dont les travailleurs et les pauvres seront les principales victimes. Cest à partir de ce constat que la gauche en général, et les marxistes révolutionnaires en particulier, devraient avoir pour préoccupation dengager le mouvement ouvrier dans la convergence pour le climat. Ce nest pas facile mais cest possible, comme le montre notamment la campagne des syndicats québecquois pour la nationalisation de lénergie éolienne (encadré). Dautres pistes peuvent être évoquées : le contrôle ouvrier comme moyen de contester la gabegie capitaliste, dune part, et la demande dentreprises publiques créant de lemploi dans le domaine de lefficience énergétique et de la mise en uvre des renouvelables, dautre part [30]. Face à la gigantesque coalition dintérêts qui conduit lhumanité à la catastrophe et corrompt certaines couches de la population dans les délices illusoires dun bonheur petit-bourgeois factice, la mobilisation pour le climat peut contribuer à reconstruire un pont vers lanticapitalisme. A travers elle, il sagit de ranimer le désir dutopie concrète en montrant comment un mieux-être collectif peut se dessiner très rapidement dès lors que lon accepte lidée de sortir du cul-de-sac énergétique capitaliste.
Climat ou développement ? Climat ou bien-être ? Ce nest pas la première fois que le capitalisme confronte lhumanité à un choix entre peste et choléra. Mais la frénésie de laccumulation porte le dilemme infernal à un niveau global, sans précédent. Cette situation fait peser la menace de solutions barbares dune ampleur terrible, touchant des dizaines de millions, voire des centaines de millions de gens. « Il diavolo fa le pentole ma no i coperchi » (« Le diable fait les casseroles, mais pas les couvercles »), dit un proverbe italien. Il est temps déteindre le feu diabolique de laccumulation : la casserole capitaliste na pas de couvercle, et lhumanité risque de brûler.
Daniel Tanuro est ingénieur agronome et écologiste, spécialiste du changement climatique, des alternatives énergétiques et des politiques environnementales de l'Union Européenne.
Notes
1. Plusieurs études récentes affirment que la hausse maximale devrait même être inférieure à 2°C. James Hansen, chief climatologist de la NASA, considère que la température ne peut plus monter que de 1°C par rapport à aujourdhui, ce qui représente une hausse de 1,6°C par rapport à 1780.
2. Le Groupe dexperts Intergouvernemental sur lEvolution du Climat (GIEC, IPCC en anglais) sortira son quatrième rapport dévaluation début 2007. Ses documents sont disponibles en ligne à ladresse suivante : http://www.ipcc.ch/
3. Outre la vapeur deau, dont les quantités dans latmosphère sont fort peu influencées par lactivité humaine, les principaux gaz à effet de serre sont le dioxyde de carbone (CO2), le méthane (CH4), loxyde nitreux (N2O) ainsi que trois gaz industriel fluorés. Les parts par million, en volume (ppmv), sont une mesure de concentration : 450 ppmv de CO2 signifie que, sur un million de molécules atmosphérique, 450 seront des molécules de CO2. Pour des raisons de facilité, les émissions des six gaz à effet de serre sont exprimées en équivalent CO2 (ppmvCO2eq), ce qui signifie que la quantité de chaque gaz est convertie en la quantité de CO2 qui aurait le même effet de piégeage des rayons infrarouges (« pouvoir radiatif »).
4. 2000-2001 : +1,5 ppmvCO2 ; 2001-2002 : +2 ppmvCO2 ; 2002-2003 : + 2,5 ppmvCO2 ; 2003-2004 : + 3 ppmvCO2.
5. Le réchauffement des masses deau océaniques étant très lent, le réchauffement actuel fera de toute manière sentir ses effets pendant un millénaire environ.
6. Stern Review on The Economics of Climate Change.
http://www.hm-treasury.gov.uk/independent_reviews/stern_review_economics_climate_change/sternreview_index.cfm
7. Les oxydes de soufre sont responsables de lacidification des pluies.
8. « Comprendre le capitalisme actuel ». Texte pour le Séminaire Marx au XXIème siècle http://hussonet.free.fr/mhsorbon.pdf
9. Hans JONAS, « Principe responsabilité », Champs Flammarion.
10. Il nest pas sans importance de noter que cette grille de lecture débouche sur des conclusions profondément réactionnaires : éloge de la « mystification des masses » en tant que moyen pour lélite « dimposer politiquement » et avec « un maximum de discipline » les « mesures impopulaires » nécessaires au sauvetage du climat. Et Jonas de préciser que ces mesures découleraient des « lois de lécologie que Malthus fut le premier à entrevoir »
11. Karl MARX, « Théories sur la plus-value », Tome I, Ed. Sociales, Paris 1974, pages 321-322.
12. La thèse de limminence dun pic de production avant la déplétion du pétrole et du gaz est défendue notamment par lASPO (http://www.peakoil.net/). En réalité, cest à tort que cette question est introduite dans le débat climatique. En effet : 1°) le pic est une notion économique, pas physique ; 2°) le pétrole encore exploitable est amplement suffisant pour dérégler le climat ; 3°) les réserves connues de charbon permettent au moins 300 ans dexploitation ; 4°) des ressources pétrolières importantes existent dans les schistes bitumineux, notamment, dont lexploitation est très nuisible écologiquement.
13. ITER est lacronyme de International Thermonuclear Experimental Reactor. Basé à Cadarache (France) ce projet de recherche commun devrait déboucher sur un prototype de centrale à fusion contrôlée. « Comme le soleil » dit-on dans les médias. Cette comparaison, en réalité, est inexacte, la fusion solaire sopérant très lentement et recyclant ses déchets. Lire notamment Sylvie Vauclair, « La naissance des éléments. Du big bang à la terre », Odile Jacob 2006.
14. Jean-Claude DEBEIR, Jean-Paul DELEAGE et Daniel HEMERY, Les servitudes de la puissance. Une histoire de lénergie. Flammarion, Paris, 1986.
15. Jean-Marie Chevalier, « Les grandes batailles de lénergie », Gallimard 2004.
16. La convention cadre des Nations Unies sur le changement climatique a été adoptée au sommet de la Terre à Rio en 1992.
17. La motion du G8 « Climate Clean Energy and Sustainable Development » est consultable en ligne http://www.fco.gov.uk/Files/kfile/PostG8_Gleneagles_CCChapeau.pdf
18. Stern Review, op. cit.
19. Le phasage serait déterminé par les coûts : le marché sorienterait dabord sur les mesures demandant le moins dinvestissements, telles quune meilleure efficience énergétique dans les PVD, larrêt de la déforestation, le développement des biocarburants, puis léolien et le solaire.
20. Le marché mondial de léco-industrie est estimé à 550 milliards deuros. Les experts tablent sur son élargissement dans les cinq prochaines années, surtout dans les pays émergents, avec des taux de croissance de 5 à 8 %. Source : Analysis of the EU ecoindustries, their employment and export potential. http//www : europa.eu.int/comm/environment/enveco/industry_employment/ ecotec_exec_sum.pdf.
21. Les mécanismes flexibles de Kyoto sont décrits dans notre article « Petit pas compromis, effets pervers garantis ». Consultable en ligne sur http://www.europe-solidaire.org/spip.php ?article648
22. Anil Agarwal & Sunita Nairin, « The Atmospheric Rights of All People on Earth, www.cseindia.org
23. http://www.gci.org.uk/
24. John Houghton, Overview of the Climate Change Issue,
http://www.jri.org.uk/resource/climatechangeoverview.htm#carbon
25. Jean-Pascal van Ypersele, « Linjustice fondamentale des changements climatiques », in Alternatives Sud, Vol 13-2006
26. JP van Ypersele, op. cit.
27. Le rapport Stern met un bémol à lidée que les renouvelables simposeront spontanément quand leur coût rejoindra celui du pétrole. Selon le rapport, à ce moment-là, les prix des produits pétroliers pourront baisser pour rester concurrentiels. Lexistence dune rente énorme, en plus des profits, rend effectivement ce scénario possible.
28. Un gâchis particulièrement frappant en matière de changement climatique, dans la mesure où ces économies avaient une très haute intensité en énergie et en carbone.
29. Michaël Löwy, « Quest-ce que lécosocialisme ? » http://www.iire.org/lowyeco.html
30. Une revendication de ce genre avait été mise en avant au début des années 80 par les travailleurs excédentaires de la multinationale Glaverbel dans la région de Charleroi (Belgique). Une entreprise publique disolation et de rénovation des bâtiments fut même créée mais le pouvoir politique la saborda par la suite