Que cherche les USA? prq la guerre sur l'irak puis le liban? C'est quoi exactement le problème entre israél et le monde arabe?
Visite à la prison hors la loi :
parodie judiciaire à Guantanamo

Granma, La Havane, 3 novembre 2006.
Les iguanes de Guantanamo ont plus de droits que les détenus du goulag de notre temps. Il sagit dune espèce protégée, en vertu de quoi la vitesse sur les routes de la base navale est limitée à 40 km/h Si un militaire pressé, saoul ou inconscient dépasse la limite de vitesse et a le malheur den écraser un, il se verra infliger une amende de dix mille dollars.
Nous sommes, tout au bord dune mer idyllique, dans un centre de détention qui a totalement coupé du monde, depuis plus de quatre ans, quelque huit cents personnes. « Aujourdhui, les détenus sont un peu plus de 430 et un peu moins de 800, le reste a été libéré », informe, énigmatique, le général Edward Leacock, chef en second de ce théâtre cauchemardesque.
Les instructions sont particulièrement restrictives : laisser dehors appareil photo et magnétophone. Ne citer aucun des noms des présents. Accéder à la salle avec en main un papier et un stylo, et rien dautre. Ne rien porter qui puisse permettre à votre interlocuteur de vous identifier. La parodie de justice orchestrée par les militaires de Guantanamo est sur le point de commencer. Lannonce lumineuse au-dessus de la porte lindique : « Procès en cours ». A lintérieur, tout est prêt : le fauteuil du juge, la table de la défense, celle de laccusation, un espace pour la presse et quelques sièges supplémentaires pour déventuels témoins. Les murs sont blancs sans aucune fenêtre. De lintérieur, impossible de savoir sil fait jour ou nuit. Dehors il fait chaud et cest bien normal puisquon est à Cuba. Dedans il fait un froid à vous faire claquer des dents. Lair conditionné agite les feuilles des dossiers. Le mobilier est franchement vulgaire. A chaque coin se trouve une caméra qui enregistre le procès, suivi à lécran par dautres militaires ou agents secrets ayant pris place dans la salle voisine. Lensemble est présidé par le drapeau des États-Unis.
« Debout », lance dune voix martiale un lieutenant de la Marine. Le prisonnier, un homme corpulent, se lève. Au GITMO (abréviation, à lusage des Étasuniens, de ce mot fort difficile à prononcer quest Guantanamo), le régime alimentaire quotidien représente 4 200 calories ; sans exercice physique aucun, il y a de quoi grossir. Cest un Afghan de 27 ans qui porte une longue barbe et dont je ne puis fournir le nom puisque jai signé un papier mengageant à ne pas le révéler. Le traducteur se lève, le militaire nord-américain qui représente le détenu se lève, les deux journalistes admis au cirque se lèvent aussi.
« La séance est ouverte », confirme solennellement une capitaine de la Marine qui vient dentrer et qui sera juge. Mis à part laccusé, les journalistes et le traducteur, les autres sont des militaires qui jouent consciencieusement leur rôle de comédiens.
Peu de temps avant, deux jeunes soldats, un homme et une femme, en uniforme étaient sortis de cette même salle avec aux mains des gants de plastique vert. Ils venaient dy conduire le prisonnier et ly avait laissé enchaîné au sol par les chevilles. Tout est prévu : laccusé sassoit sur une vulgaire chaise en plastique blanc, « qui ne représente de danger ni pour lui ni pour les autres », selon le capitaine Waddingham qui est là pour faire les commentaires adéquats aux deux reporters. Le tout est solidement rivé au sol. La mobilité du détenu est réduite à zéro. Il porte des menottes aux mains. Son uniforme est blanc, ce qui signifie que son degré de dangerosité est le plus bas, selon le classement opéré par les militaires. Si le détenu est moyennement dangereux, sa combinaison est beige ; les combinaisons orange sont réservées à ceux qui, malgré des années denfermement, résistent. Un prisonnier qui se conduit comme il faut a droit à une brosse à dents, un rouleau de papier hygiénique, du savon, du shampooing, des draps, des couvertures et même du linge de corps. Les rebelles se lavent les dents avec le doigt, ils ont droit à un morceau de papier hygiénique par jour et ils dorment sur des banquettes rigides. Quant à ceux qui ont tenté de se suicider, ils portent une sorte de camisole de force de couleur verte à même le corps. Dans toutes les cellules, mêmes les pires, une croix indique la direction de la Mecque.
La capitaine qui joue le rôle du juge porte un chignon qui lui étire la peau du front, un uniforme superbement repassé, des lunettes qui lui dissimulent la moitié du visage. Elle a devant elle un dossier de plastique blanc où sont écrits tous les mots quelle va désormais prononcer. Linterprète du détenu en détient déjà la traduction en pachtoune. Pour les acteurs-militaires, rien nest spontané, et pour le détenu tout ressemble tellement à un cauchemar quil se demande peut-être sil est endormi ou éveillé.
« Jurez-vous de dire la vérité, toute la vérité et rien que la vérité ? », demande la capitaine au détenu, en anglais. Linterprète, un Afghan qui a un passeport des Etats-Unis et qui a été désigné par le gouvernement de ce pays, répète la même question, en pachtoune. Laccusé répond patiemment, à voix basse : « Jai déjà juré deux fois, je peux jurer une fois de plus. » Depuis quil a été capturé par lArmée nord-américaine en lutte contre le terrorisme, en Afghanistan, vers le milieu de lannée 2002, lhomme sans nom sest déjà présenté deux fois devant ceux qui décident de sa liberté ou de son emprisonnement. Il faut croire que ces deux fois-là, il navait pas convaincu ses geôliers de son innocence. Il faut donc recommencer.
« Alors, cest oui ou cest non ? », simpatiente un autre officier haut gradé. Le traducteur, dun petit rire nerveux, transmet la question et y ajoute sans doute quelques fioritures et recommandations, car il parle bien plus longtemps que lofficier. Finalement cest oui, il jure « par Allah ». Question : « Apparteniez-vous à Al Qaeda, la bande terroriste dOssama Ben Laden ? » Réponse : « Lorsque les talibans sont arrivés, nous avons fui au Pakistan. » « Cest oui ou non ? » demande le militaire qui ne semble pas admettre dautre réponse. Linterprète, inquiet, regard apeuré, rougit et prodigue à nouveau ses conseils à son « client ». Résultat de sa médiation : « Non. » Pourquoi estimez-vous que vous ne constituez plus un danger pour le peuple des États-Unis ? » Réponse : « Je le répète pour la troisième fois : je nai jamais prononcé un mot contre lAmérique, je suis un ami de lAmérique et des Américains », affirme-t-il mécaniquement.
Le détenu qui ne sait ni de quoi il est accusé ni quelles preuves ont été retenues contre lui, qui na jamais eu davocat ni rencontré un juge (à Guantanamo, ils ne sont que dix à avoir un vrai procès ouvert), soutient quelques instants le regard de la journaliste. Il sait que sil ne se montre pas convaincant aujourdhui, il lui faudra attendre un an de plus pour que son cas soit révisé. Son regard cherche à gauche et à droite, mais il sait quil est seul. Personne nest à ses côtés. Mis à part les deux reporters et linterprète, il est le seul civil de la salle. Il a en face de lui sept militaires dont certains font des efforts louables pour ne pas sendormir. Pas de témoins. Pas davocats. Ses yeux le disent : il est conscient dêtre tombé dans ce trou noir quest Guantanamo peut-être pour toute la vie, où jusquà leffondrement du nouvel ordre instauré par le président George W. Bush. « Je suis innocent », parvient-il à dire. « Je suis innocent ». Et il cherche de nouveau le regard de qui peut raconter sa tragédie au-delà de ces murs.
La capitaine au chignon le regarde. Et reprend la parole : « Cette cour décidera. La séance est levée. » Elle se lève et sort dun pas martial.
Mais quelle séance, sil ny pas de tribunal ? Quelle cour, sil ny a pas de magistrats ? Quelle condamnation, sil ny a pas de chef daccusation ? « Personne ne la cru », dit à son sergent le soldat aux gants verts qui détachera le prisonnier du sol et le conduira jusquà sa cellule lentement, cest-à-dire à la vitesse que permet la courte chaîne qui relie ses chevilles.
Ce que personne ne pourrait croire, cest ce dont jai été témoin ce jeudi 18 octobre entre 13h et 14h27, dans une salle toute blanche de la base de Guantanamo, où on aurait dû afficher au-dessus de la porte « parodie de procès en cours ».
Le général Leacock parle : « Je vais vous donner le grand titre de votre article : il nexiste pas au monde de camp de détention plus transparent que celui de Guantanamo ». Une transparence sans doute un peu particulière, puisque Zen Ulabedin Merozhev a dit à son interprète quil ne se voyait pas dans une glace depuis cinq ans. Faites un effort dimagination : cinq ans sans voir votre visage dans une glace, cinq ans de réclusion dans un camp de détention situé à des milliers de kilomètres de chez vous, cinq ans sans le moindre droit.
Rappelons ici que plus de huit cents personnes, dont des enfants, sont passées par les cellules de Guantanamo depuis que la base navale a été transformée en outil de la guerre contre le terrorisme, en 2002. Et quenviron 430 y sont encore. Que sur ce total, dix seulement connaissent les chefs daccusation retenus contre eux. Que les dénonciations de tortures physiques et psychologiques nont pas cessé. Que la Convention de Genève a été bafouée et pervertie : elle sert dexcuse aux militaires pour interdire les photographies ! Il faut rappeler tout cela, parce que si le journaliste se contente de la petite virée touristique organisée par larmée des États-Unis avec ses deux escales : la clinique dentaire et la bibliothèque avec des livres de Harry Potter en arabe, il risque de se croire dans une petite station balnéaire des Caraïbes.
« Ils mentent ! » crie un détenu.
Le camp V, dernière nouveauté mise au point par les militaires des États-Unis : froid comme lacier, aseptisé comme une morgue, imprenable comme une forteresse que le marine ne se lasse pas den vanter les mérites. « Capacité : cent prisonniers. Technologie de pointe. Une caméra par cellule. Construit exactement comme une prison de haute sécurité de lIndiana. » Une vraie réussite ! À peine avez-vous franchi la porte automatique quelle se referme sur vous, et vous avez la sensation dêtre enterré vif. Je ny suis restée que cinq minutes. Les fantômes qui y survivent dans des cellules de quatre mètres sur trois y sont depuis quatre ans.
« Madame, vous ne pouvez pas marcher derrière moi », mindique le soldat. « Vous ne pouvez photographier ni mes soldats ni le centre de contrôle de ma prison. » Ces possessifs font froid dans le dos. « Tenez, prenez donc en photo le fauteuil des interrogatoires : aussi commode que ceux que vous avez chez vous », lance-t-il aux journalistes quil introduit dans la salle. Aux pieds du fauteuil en question, il y a des menottes fixées à même le sol, pour les chevilles de laccusé. Cest la première salle de ce couloir. Ensuite viennent les cellules. Lorsque la porte de la cellule se referme, la grille est scellée. Ceci pour éviter les désagréables « cocktails » préparés par les détenus à lintention de leurs gardiens. À Camp Delta, où des barbelés les séparent de leurs geôliers, les prisonniers leurs lancent des « fluides corporels » : un mélange durine et dexcréments. Ce quon na pas encore construit à Guantanamo, cest le mur qui étouffera les cris de désespoir. Cest le Ramadan, et lheure de la prière. Un des prisonniers, ayant décelé la présence dune journaliste, interrompt sa prière pour crier dans son anglais précaire : « Ils vous mentent ! ».
Yolande Monge
Tiré de El Pais
Source : Granma www.granma.cu