Que cherche les USA? prq la guerre sur l'irak puis le liban? C'est quoi exactement le problème entre israél et le monde arabe?
Séisme politique en Israël
Des élections à haut risque au Proche-Orient
Par Uri Avnery
Journaliste israélien, ancien député, responsable du Gush Shalom (Bloc de la paix). Auteur de Mon frère, lennemi. Un Israélien dialogue avec les Palestiniens, Liana Levi, Paris, 1986.
La désignation de M. Amir Peretz à la tête du Parti travailliste, le départ de ce dernier de la coalition gouvernementale, la création par M. Ariel Sharon dun nouveau parti ont bouleversé la scène politique israélienne. Les électeurs devront trancher lors du scrutin du 28 mars prochain. Le Parti travailliste sera-t-il capable de présenter à la fois un programme de défense des couches populaires et de paix avec les Palestiniens ?
Le système politique israélien semble pris de folie. Un vieux parti moribond séveille soudain à la vie avec toute la vigueur de la jeunesse. Un parti dirigeant, dont le pouvoir semblait assuré pour des décennies à venir, sécroule tout aussi soudainement. Des responsables politiques inquiets de leur avenir cherchent désespérément à rallier le bon camp.
Aux yeux des observateurs superficiels, cest-à-dire la majorité dentre eux en Israël comme à létranger, ce chamboulement ressemble à une succession dévénements fortuits. Mais, comme dit Polonius dans Hamlet : « Bien que ce soit de la folie, cela ne manque pas de méthode (1). » Un séisme politique est en soi un événement rare. Mais quand deux séismes politiques se produisent coup sur coup, il sagit dun phénomène quasiment sans précédent.
Premier bouleversement, M. Amir Peretz est élu, le 9 novembre 2005, à la tête du Parti travailliste. Seconde secousse, M. Ariel Sharon quitte le Likoud, le 21 novembre, pour former un nouveau parti. Et, soudain, le paysage politique devient méconnaissable. Trois montagnes se dressent à présent au lieu des deux que nous connaissions jusque-là, et aucune dentre elles noccupe la même place que les deux anciennes.
Au fil des vingt-huit dernières années, le Likoud sétait transformé en un parti de centre droit. Lopportunisme et une corruption grandissante avaient édulcoré ses idées nationalistes extrémistes. Ses dirigeants sétaient inextricablement liés aux plus riches, qui dictaient au parti sa politique économique, en dépit du fait que ses électeurs se comptaient en majorité parmi les défavorisés.
Le Parti travailliste, quant à lui, avait creusé sa propre tombe, pour se transformer en une pâle copie du Likoud, une sorte de « Likoud bis ». Son principal fossoyeur, M. Shimon Pérès, en fut aussi le premier représentant, tout en se comportant partout dans le monde comme le propagandiste de M. Sharon il en fera logiquement autant pour les prochaines élections. Ce paysage-là nexiste plus. Et les trois montagnes qui forment la nouvelle scène politique sont orientées dans trois directions différentes.
Le Likoud est redevenu ce quil était avant darriver au pouvoir en 1977 : un parti de droite radical. Comme le traditionnel Herout, il croit au Grand Israël (en hébreu, « lensemble dEretz Israël »), qui va, à ses yeux, de la Méditerranée au Jourdain (au minimum). Il soppose à tout accord de paix avec le peuple palestinien et entend maintenir loccupation jusquà ce que les circonstances permettent lannexion de tous les territoires occupés. Et, ce parti réclamant aussi un Etat juif homogène, sa ligne politique recouvre un message caché : il faut inciter les Arabes à quitter le pays. Dans le langage de la droite, cela sappelle le « transfert volontaire ». Mais le Likoud se garde dêtre explicite à ce sujet (2).
M. Peretz le social, M. Sharon le sécuritaire
Pour détourner lélectorat « juif oriental » (surtout nord-africain) de M. Peretz, premier numéro un travailliste dorigine marocaine, le Likoud fait soudainement mine de sintéresser aux « questions sociales ». Depuis la fusion, dans les années 1960, du Herout et du Parti libéral, désormais défunt, il a néanmoins servi les intérêts des plus riches.
Intitulé Kadima (ce qui, en hébreu, signifie « En avant »), le nouveau parti centriste repose quant à lui sur un mensonge. M. Sharon a affirmé que son unique programme politique était la « feuille de route ». Mais cette dernière était morte avant de voir le jour. Le premier ministre nenvisage pas et na jamais envisagé de mettre en uvre sa toute première phase, pourtant exigée par le Quartet (Etats-Unis, Nations unies, Union européenne, Russie) : lévacuation de la centaine de nouvelles colonies (« avant-postes ») qui ont été implantées avant 2000, et le gel de toute nouvelle colonisation. Il ne fait nul mystère de ses véritables intentions : annexer à Israël 58 % de la Cisjordanie, dont les blocs de colonies, en constante expansion, les différentes « zones de sécurité » (la vallée du Jourdain élargie ainsi que les routes reliant les colonies entre elles) et le Grand Jérusalem, jusquà la colonie de Maale Adumim. Aucun interlocuteur palestinien ne pouvant accepter une telle « solution », M. Sharon entend procéder à cette annexion sur la base dun diktat unilatéral, par la force, sans engager le moindre dialogue avec les Palestiniens.
Les problèmes sociaux sont la bête noire du leader de Kadima. Bien entendu, il arborera un programme social pour faire concurrence au Parti travailliste et au Likoud, mais ce domaine ne lintéresse absolument pas. La formation de M. Peretz va se concentrer, elle, sur les problèmes socio-économiques, espérant ainsi attirer la masse des électeurs orientaux qui soutenaient jusquici le Likoud et le Shass, le parti orthodoxe des Juifs orientaux (3). Cest là que résident, pour lui, les chances de victoire. Son nouveau leader défend un programme de paix sérieux, appelant à des négociations avec les Palestiniens et à létablissement de leur Etat sur la base des frontières de 1967. Mais il va, de surcroît, replacer cette perspective dans un contexte social : largent gaspillé dans la guerre, loccupation et les colonies est volé aux plus démunis et accroît lécart entre riches et pauvres (4).
Les conseillers du dirigeant travailliste vont tenter de le convaincre de « se positionner au centre » (il existe un nouveau terme en hébreu pour désigner cette posture) et de gommer les aspérités de son message de paix afin dattirer les électeurs du « milieu ». Sil suit ces conseils, M. Peretz apparaîtra comme un candidat peu sûr de lui, manquant de crédibilité et dépourvu de programme clair. Selon toute vraisemblance, il sefforcera de mettre en avant les problèmes sociaux et de reléguer au second plan ceux qui touchent à la paix et à la sécurité.
En matière de stratégie militaire, il est un principe essentiel : le camp qui choisit le champ de bataille a plus de chances de sortir victorieux que le camp adverse, car ce choix tient compte, naturellement, de ses exigences particulières. Ce principe vaut aussi pour une bataille électorale.
Général victorieux, M. Sharon a intérêt à faire de la « sécurité » la clé de voûte de la campagne électorale. Il a, sur ce terrain, un énorme avantage par rapport à son rival travailliste, qui a servi comme simple capitaine dans lintendance. Lorsque la sécurité dIsraël est en danger, les gens se tournent vers M. Sharon, le sabra (né dans le pays), originaire du village de Malal, dont laura de dirigeant militaire rayonne.
Né au Maroc et élevé dans une petite ville peuplée dimmigrés pauvres, M. Peretz est un dirigeant syndical : il a par conséquent intérêt à centrer la campagne sur les problèmes socio-économiques. Aux yeux des centaines de milliers de personnes qui vivent sous le seuil de pauvreté et estiment quelles souffrent avant tout de la fracture sociale, les questions de sécurité peuvent paraître secondaires.
La tâche de M. Peretz, qui sannonce difficile, sera de sensibiliser les masses à lidée que « la paix réduira la fracture ». Durant les dix années où jai siégé à la Knesset, jai prononcé des dizaines de discours sur ce sujet, mais je ne suis pas parvenu à faire comprendre cette équation. La conscience de lopinion publique israélienne souffre dune sorte de blocage mental : lorsquil est question déconomie, on ignore le conflit israélo-palestinien, et quand il sagit de ce conflit, on ne veut pas entendre parler déconomie. Il faut que le nouveau leader travailliste décloisonne les deux problématiques et établisse un lien entre elles. Après tant de sacrifices en vies humaines et en argent, il se peut que la population soit prête à accepter ce décloisonnement. Les origines marocaines de M. Peretz lui permettront en tout cas de se faire entendre dun électorat oriental qui nécoutait même plus les travaillistes, et singulièrement M. Pérès...
Laffrontement le plus important concernera donc la nature même du champ de bataille : sera-t-il dominé par le thème de la sécurité ou par celui de la fracture sociale ? Il est important que M. Peretz ne sécarte pas de son programme, même si toutes sortes de conseillers et de personnalités appartenant aux médias lincitent à le faire et à réagir aux assauts de ses adversaires. Chaque attentat fera, cest évident, le jeu du Likoud et de M. Sharon les ennemis de ce dernier affirment quil est tout à fait capable den provoquer lui-même en menant des actions militaires appelant des représailles.
En quoi ce nouveau paysage politique diffère-t-il de lancien ? Bizarrement, laspect le plus manifeste et le plus décisif de ce bouleversement échappe à la majorité des commentateurs : le système tout entier sest déplacé vers la gauche. Le noyau du Likoud est calé à droite, où il sest toujours trouvé, mais tous les autres partis ont changé de place. Kadima renonce au premier article de foi du Likoud, avec lequel il a rompu le Grand Israël , et préconise le partage de la terre. Le premier ministre lui-même a créé un précédent en évacuant, cet été, des implantations juives. Aussi mauvais que soit son programme politique, il paraît beaucoup moins à droite que la position quil a partagée avec le Likoud dans le passé. Son nouveau parti na rien dun « Parti travailliste numéro deux », comme laffirment ses adversaires du Likoud, mais il se situera plus à gauche quauparavant.
Lélection de M. Peretz à la tête du Parti travailliste représente aussi un déplacement important de ce parti vers la véritable gauche. En témoignent la solution quil propose pour le conflit israélo-palestinien et limportance quil accorde aux problèmes sociaux. Non seulement le nouveau leader fixe, de ce point de vue, un ordre du jour social-démocrate, mais il oblige tous les autres partis à se tourner dans la même direction, ou du moins à faire semblant.
Même le parti Shass sest soudain rappelé quil était, après tout, le parti des Juifs orientaux défavorisés. Après un ancrage de plusieurs années à lextrême droite, le Shass se souvient désormais que son unique dirigeant, le rabbin Ovadia Yossef, sétait déclaré favorable, il y a des années de cela, à la restitution de territoires pour parvenir à la paix.
Depuis des années, la situation anormale qui prédomine en Israël rend fous les chercheurs en science sociale. Selon tous les sondages, la majorité de la population veut la paix et est prête, à cette fin, à accepter presque toutes les concessions nécessaires. Mais cette volonté-là na pratiquement pas été représentée au Parlement. Pendant toutes ces années, mon optimisme et celui du mouvement Gush Shalom en ont irrité plus dun : je disais à tout un chacun que cela nallait pas durer. Quun jour, dune façon impossible à prévoir, cette situation anormale se régulariserait. Que, dune manière ou dune autre, la scène politique se mettrait à lécoute de lopinion publique.
Un séisme entraîne des changements à la surface du globe, mais il est lui-même provoqué par des forces situées au plus profond de la Terre. La même analyse vaut pour la vie politique. Les bouleversements enfouis dans les profondeurs de la conscience publique finissent par provoquer des changements visibles. Le résultat est soudain et rapide, mais il résulte dun long processus souterrain.
Et maintenant ? Comme le dit un adage hébreu : « Depuis la destruction du Temple [il y a 1935 ans], seuls les imbéciles ont reçu le don de prophétie. » Il est actuellement impossible de deviner le résultat des élections. On peut uniquement supputer que les trois principaux partis se partageront le gros des cent vingt sièges de la Knesset, en remportant chacun entre vingt-cinq et trente. Si M. Peretz obtient plus de suffrages que M. Sharon, il sera candidat au poste de premier ministre. Ou ce sera M. Sharon, sil remporte une voix de plus que son adversaire. Lun comme lautre devra former une coalition. Or les petits partis de gauche et de droite ne permettront probablement pas à eux seuls de construire une majorité.
Si M. Peretz est vainqueur, former un gouvernement lui sera chose difficile. Sil refuse de créer une coalition avec M. Sharon, ou si ce dernier refuse une position subordonnée à son rival, le candidat travailliste devra essayer de former une majorité avec le Meretz (situé à gauche de son parti), les partis arabes, le Shass et les autres partis religieux orthodoxes. Avec un peu de chance, cela devrait tout juste suffire.
Si cest M. Sharon qui sort vainqueur, sa tâche sera plus facile. Quand trois personnes dorment dans le même lit, celle de droite et celle de gauche tirent chacune la couverture à soi, mais celle du milieu reste toujours couverte. Le leader de Kadima occupera la place du milieu. Sil était prêt à négocier sérieusement avec les Palestiniens et à changer de politique économique, il pourrait former une coalition avec le nouveau dirigeant travailliste. Mais cette hypothèse est hautement improbable. Il y a de grandes chances quil préfère constituer une coalition de droite avec le Likoud et, peut-être, certains des partis religieux et de la droite radicale. Si cest le cas, tous les électeurs de gauche qui idolâtrent actuellement M. Sharon et sapprêtent à voter pour lui finiront comme les enfants qui suivaient le légendaire joueur de flûte de Hamelin : dans la rivière.